Artículo publicado en L'Humanité sobre la VI Visita de la CCIODH

La Commission Civile Internationale d’Observation des Droits Humains au Mexique, ou le travail de la resymbolisation

Original a: http://www.humanite.fr/spip.php?page=debat&id_article=873498

Caricature pseudo-humanitaire de “l’immigration choisie“ qui invente des enfants africains sans toit pour le marché des toits européens sans enfants. Faux écologistes qui arpentent les dernières forêts primaires pour préparer leur mise en coupe réglée par les multinationales sous prétexte de les conserver. Humanitairerie d’État qui touille la sentimentalité du peuple dans le brouet d’objectifs militaro-industriels ou financiers inavoués… Dans le domaine des réponses aux urgences du monde humain comme dans les rapports économiques, voici venu le temps des vrais faux monnayeurs1.

Que faire ? Le contraire, bien sûr. Mais encore ? D’abord, affirmer que le véritable travail des organisations humanitaires n’a généralement que bien peu à voir avec la promotion de la valeur-cynisme. Mais surtout il nous revient de construire le champ politique et éthique des solidarités d’aujourd’hui. La solidarité authentique en situation d’urgence se situe dans le registre de ce que Freud appelait le travail de la culture : un travail créatif permanent de résistance à la dilution du monde humain, ce qu’il comparait aux digues du Zuiderzee.

Ainsi en a-t-il été du travail de la VIème Commission civile internationale d’observation des droits humains au Mexique. Une cinquantaine de personnes réunissant un grand nombre de compétences, venus d’une dizaine de pays (principalement d’Europe) se sont déplacées avec un barda d’ordinateurs, de caméras, magnétophones et cahiers à travers le Mexique, et plus précisément dans les trois points chauds que sont le Chiapas, Oaxaca et Atenco, ainsi qu’à la capitale. Ce collectif a ratissé le terrain, recueilli par centaines des témoignages de citoyens courageux, et rencontré les autorités qui ne s’y dérobaient pas. Dans les quatre mois qui suivront, ce sera un intense travail de traitement des données de terrain qui aboutira à un rapport écrit et filmé destiné aux sociétés civiles monde, à leurs représentations parlementaires et autres, ainsi qu’aux Nations-Unies.

Ces intervenants humanitaires d’un nouveau type ne marchent qu’à l’éthique (une énergie infiniment renouvelable). Parmi eux, nous avons nous-mêmes procédé à l’expertise médico-psychologique filmée de deux hommes qui avaient été séquestrés et torturés dans un local de police, puis mis au secret dans la prison de Playas de Catazaja, près de Palenque, avec des chefs d’accusation terrifiants. Et parallèlement, la commission a documenté l’histoire du conflit de la terre qui était au cœur cette exaction. La CCIODH a alors obtenu la libération de ces prisonniers, dont les tortionnaires, grâce à l’action des associations de droits humains mexicaines, ne devraient pas rester impunis. Alors a commencé le processus élargi de la resymbolisation. Des fragments du film de cette expertise ont été présentés lors d’une conférence de presse à San Cristobal de las Casas, et cette information a circulé dans la presse locale et nationale, sur des sites Internet, jusqu’à atteindre l’Organisation mondiale contre la torture (Genève). Dans la semaine qui a suivi, un mouvement des prisonniers politiques est monté des centres pénitentiaires du Chiapas et de l’État voisin du Tabasco, qui allait aboutir à la libération de 143 prisonniers politiques. Ce résultat est évidemment très important, même s’il laisse encore bien des situations iniques.

À lire les Conclusions et recommandations de la VIème CCIODH qui dessinent déjà les contours du rapport final en préparation, nous comprenons mieux d’où vient l’efficacité du “travail de la culture“ réalisé dans ce dispositif. Elle réside dans un maillage particulier de l’acte militant éthique avec la rigueur de l’analyse scientifique. Les droits humains ne sont pas traités seulement à l’extrême (la torture, les assassinats), mais aussi à travers les indignités quotidiennes, telle l’impossibilité de payer l’électricité ou la spoliation des terres au profit des projets des multinationales. Au lieu de fuir la complexité dans le maniement quantitatif de catégories simplettes, on analyse le complexe et le singulier pour y lire les grands mouvements de l’universel : la lourde problématique du lien entre le néolibéralisme, la résurgence actuelle d’une culture répressive qui rappelle dramatiquement les pages noires des années 1970 au Mexique2.

Bernard et Concepcion Doray

1.Cette expression pour décrire le néocapitalisme hyperfinanciarisé est inspirée du poème en prose de Baudelaire La fausse monnaie. Elle est de Ben Bernanke, alors Gouverneur de la réserve fédérale états-unienne dans un hommage à Milton Friedman.

2. Une pétition pour que le rapport de la CCIODH soit présenté devant l’ensemble de la représentation parlementaire européenne est en ligne sur le site du réseau Frantz Fanon International
On peut également y demander une présentation du film Humanos derechos (ASCAM, CEDRATE), en français et en Espagnol, qui est centré sur l’expertise de Playas de Catazaja dont il est question dans cet article. http://frantzfanoninternational.org/spip.php?article42